r > g ? Pas si sûr…

Note de marchés de Jean-Marie Choffray

Ce n’est pas René Girard qui me contredira (voir son livre Des choses cachées depuis la fondation du monde), les crises conduisent toujours à la recherche d’un bouc émissaire… Après les banques, voici venu le temps des super riches (Top 1%, Top 0.1%) ; club auquel, Dieu merci ! je n’appartiens pas. Mais, demain, peut-être, viendra le temps du Top 50% ? Jamais, sans doute, celui des vrais responsables !

Le dernier livre de Thomas Piketty (Capital in the Twenty-First Century) fait couler beaucoup d’encre. De la belle encre même, si j’en juge par le nombre de Nobel qui se saisissent du sujet… Pour faire simple, Capital… présente une somme particulièrement riche de données sur l’évolution internationale de la structure du capital et de sa productivité, ainsi que sur l’évolution de la richesse produite et de sa croissance. Il observe que lorsque la rentabilité du capital (r) est supérieure à la croissance économique (g), elle conduit à une concentration des richesses et à une inégalité qui invitent à la correction, pourquoi pas sous la forme d’une wealth tax ?

Toute ma vie, j’ai appris à me méfier des modèles qui, souvent, suggèrent comme vérité établie des relations en réalité infiniment plus complexes. Certes, l’ouvrage très dense de Thomas Piketty vaut son prix. Mais l’utilisation qui en est faite aujourd’hui semble dépasser l’intention même de l’auteur. Je ne peux m’empêcher, personnellement, de me poser les questions suivantes :

  • Quelle est la validité des mesures de r et de g sur lesquelles repose l’analyse ? Pensons, par exemple, à la variation de la valeur des actifs détenus et/ou à l’incidence de l’économie souterraine…
  • Quelle est la fiabilité des mesures de r et de g ? La variance de r, naturellement supérieure à celle de g, n’est-elle pas de nature à inverser, sans raison réelle, l’inégalité observée ?
  • Lequel de r ou de g influence-t-il l’autre ? La réflexivité de leur relation n’empêche-t-elle pas l’analyse d’une éventuelle causalité ?
  • Quelle serait l’incidence d’une wealth tax sur la valeur des actifs détenus et sur la croissance économique, particulièrement dans un monde reposant sur un niveau (levier) élevé d’endettement ?
  • Est-il raisonnable de penser que l’Etat dépense nécessairement mieux l’argent que d’autres ont gagné ou reçu ? Et, pourquoi nombre de ses serviteurs cherchent-ils donc à échapper à son courroux fiscal ?
  • Les cinq dernières années ont fourni une opportunité historique de redistribution des richesses. Pourquoi, alors, d’éminents économistes ont-ils préconisé une politique monétaire « salvatrice » ?
  • L’accès à une éducation de qualité – et économiquement utile –, ne constitue-t-elle pas le mécanisme de redistribution le plus efficace ? Là encore, les technologies nouvelles devraient y contribuer.

Merci à Thomas Piketty d’avoir engagé ce débat. Merci, surtout, pour la modestie et la réserve avec lesquelles il présente ses données, ses analyses et ses conclusions. Mais, entre La Belle Epoque et The Road to Serfdom, je choisis, sans hésitation, le moindre mal… Et, pour n’en citer qu’un seul, l’action humanitaire d’un Bill Gates, à qui cette Note de Marchés doit d’exister, me confirme dans ce choix…

 

Note : cette Note de marchés ne peut, ni ne doit, être considérée comme formulant, ou suggérant, le moindre conseil d’achat ou de vente de quelque produit financier que ce soit. Son seul objet est d’émettre un point de vue, et de le partager avec la communauté des investisseurs sceptiques, seuls responsables de leurs décisions.

 

Jean-Marie Choffray

Professeur de marketing à l’ESSEC et à l’Université de Liège

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